Selon les historiens des études en arts martiaux, la plupart des mythes fondateurs du kung fu traditionnel, dont la destruction du temple Shaolin du Sud et l'histoire de Yim Wing Chun, ont été fabriqués au milieu du 19e siècle, puis consolidés dans les années 1920 et 1930. Le temple Shaolin du Henan a bel et bien existé, mais ses moines ne ressemblaient guère aux héros des films.
D'où viennent les mythes fondateurs des arts martiaux?
La plupart des écoles traditionnelles fondent leur légitimité sur un récit d'origine très ancien, avec une lignée qui descend en ligne droite jusqu'à aujourd'hui. Or, depuis les années 2000, des chercheurs d'universités anglo-saxonnes ont fait de l'histoire des arts martiaux une discipline à part entière, les « martial arts studies ». Leur conclusion : pour les styles du sud de la Chine, ces mythes ont été inventés autour de 1850, puis largement diffusés vers 1920-1930. Les arts martiaux traditionnels que nous connaissons auraient donc été « créés » à cette période.
Que raconte la légende de Shaolin?
Au 6e siècle, un moine indien, Tamo (Bodhidharma), arrive en Chine pour enseigner le bouddhisme. Il serait passé par l'Himalaya, aurait traversé un fleuve sur un roseau, puis aurait médité neuf ans face à un mur du temple Shaolin, dans la province du Henan, jusqu'à l'illumination. Il aurait ainsi fondé le Chan (le futur Zen) et enseigné des exercices pour fortifier les moines. Trois versions expliquent l'arrivée des arts martiaux : Bodhidharma les aurait enseignés lui-même, les moines auraient transformé ses exercices, ou un moine inconnu les aurait enseignés après les avoir sauvés de brigands.
Sous les Tang (618-907), les moines guerriers auraient sauvé deux empereurs et reçu en récompense des terres et le droit d'entretenir une milice. Sous les Ming (1368-1644), l'art du temple aurait décliné avant qu'un moine héroïque, avec d'autres, ne développe les cinq animaux.
Vient ensuite la dynastie mandchoue des Qing. Le temple aurait rejoint la résistance loyaliste aux Ming, et l'empereur l'aurait attaqué (en 1723, 1733 ou 1764, selon les récits). Dans une version, seuls cinq moines s'échappent vers le sud et donnent naissance aux cinq grandes familles de boxe du Sud. Dans l'autre, ils se réfugient dans un second temple, au Fujian, détruit à son tour avec l'aide d'un moine traître, Pak Mei.
Qu'en disent les historiens?
- Le temple Shaolin du Sud, au Fujian, n'aurait jamais existé, pas plus que les cinq survivants « invincibles ».
- Le temple du Nord, au Henan, a existé. Ses moines pratiquaient une forme d'arts martiaux, mais leurs exploits ont été romancés. Les sources vantent surtout leur expertise du bâton, et parfois se contredisent : l'un des généraux du 16e siècle aurait trouvé leur niveau médiocre et les aurait formés, un autre aurait été si impressionné qu'il les aurait enrôlés dans l'armée.
- Il n'était pas rare que des temples entretiennent des milices, car plusieurs communautés monastiques étaient de grands propriétaires terriens. Leur formation portait surtout sur les armes et les mouvements de troupes, plus que sur le combat à mains nues.
- Le temple du Henan a peut-être servi de soutien logistique ou de refuge à des rebelles, comme d'autres. S'il fut endommagé, il ne fut pas brûlé et fut vite reconstruit; peu après, les moines auraient même reçu l'empereur Qianlong pendant trois jours.
Les autorités visaient probablement les temples dotés de milices pour éviter toute force armée indépendante, à une époque où la dynastie était de plus en plus contestée.
Et la légende de Yim Wing Chun?
D'après la légende, la religieuse Ng Mui, l'une des cinq rescapés du temple du Sud en 1736, aurait enseigné son art à une vendeuse de tofu, Yim Wing Chun, pour lui éviter un mariage forcé. Là encore, les preuves manquent. Les premières traces écrites du style remontent au début du 19e siècle. Ng Mui n'apparaît qu'à la fin de ce siècle, dans un roman populaire où elle joue la traîtresse des moines; elle ne devient l'héroïne créatrice du Wing Chun que vers 1930. Quant à Yim Wing Chun, elle aurait été inventée à l'époque de Ip Man. Celui-ci a laissé à son décès un récit de cette histoire écrit de sa main, mais il ne l'avait jamais transmis à ses élèves, signe qu'il y accordait peu d'importance. Avant lui, le style, divisé et peu connu, n'avait pas grande popularité. Pour approfondir le rôle des femmes dans ce récit, lis l'évolution de la condition féminine dans les arts martiaux chinois.
Pourquoi ces mythes ont-ils été inventés?
L'historien Benjamin Judkins, auteur de Creating Wing Chun, estime qu'on ne peut séparer l'histoire des arts martiaux du contexte socio-économique de l'époque. Sur le plan politique, la dynastie Qing, incapable de repousser les invasions étrangères (guerres de l'Opium), est contestée par les mouvements nationalistes. Les journaux, romans, cartes postales et émissions de radio regorgent de héros justiciers et de récits d'arts martiaux comme arme des faibles. Dans une mentalité confucéenne qui valorise l'ancien plutôt que le nouveau, une école qui se serait présentée comme nouvelle n'aurait eu aucune crédibilité : il fallait se rattacher à Shaolin ou à un récit comparable.
Sur le plan économique, l'urbanisation et l'industrialisation transforment les écoles, qui ressemblent de plus en plus à des guildes de marchands, donnent des démonstrations sur les places de marché ou forment des milices locales. Les arts martiaux deviennent parfois très lucratifs, pour les forts autant que pour les faibles. Les styles s'adressaient aussi à des clientèles différentes : le Choy Lee Fut chez les ouvriers pauvres, le Wing Chun, plus coûteux, chez les classes aisées; les élèves de Ip Man étaient surtout des fils de propriétaires d'usine ou de commerçants. Dans cette concurrence, se rattacher à un passé glorieux était un argument de marketing.
Judkins parle aussi des « lignées alternatives » ou « perdues » : l'argument d'autorité par excellence, qui prétend que sa lignée est plus ancienne, plus pure ou plus dure que les autres. Sifu Gravel dit avoir lui-même été formé dans une école qui présentait ainsi sa lignée comme la seule véritable héritière du temple et de la fondatrice. Peu importe que ces récits soient sincères ou stratégiques, retient-il : ils convainquent facilement ceux qui veulent y croire. Le chercheur Paul Bowman l'explique par le désir : on veut du spécial, de l'authentique, une histoire dont on fait partie.
Faut-il rejeter les mythes?
Pas nécessairement. Sifu Gravel reconnaît la puissance des mythes pour la cohésion des sociétés (il recommande Sapiens de Yuval Noah Harari) et admet que, sans eux, il ne serait peut-être pas allé aussi loin : ils ont nourri l'adolescent en quête d'une voie. Bien replacés dans leur contexte, ils aident même à comprendre les principes techniques et les valeurs morales du style. Le danger surgit quand on y croit aveuglément, au risque de mal interpréter les principes à apprendre, ou quand on s'en sert pour faire accepter une moralité douteuse. C'est une dérive qu'il refuse de reproduire. Ce qui compte, selon lui, c'est l'usage éthique qu'on en fait.
Cette lecture critique rejoint l'idée d'une tradition vivante, qui évolue plutôt que de se figer. Pour découvrir le style, voir la page Wing Chun.
Pour aller plus loin : les travaux de Benjamin Judkins (blogue Kung Fu Tea), l'article de Paul Bowman « Making Martial Arts History Matter », la conférence de Peter Lodge sur l'invention des arts martiaux « traditionnels », et le balado québécois « Au bord de l'eau ».
En bref
- Les récits fondateurs du kung fu du Sud datent surtout du 19e et du début du 20e siècle.
- Le temple Shaolin du Sud n'a probablement jamais existé; celui du Henan, oui.
- Yim Wing Chun et les cinq survivants relèvent de la fiction, créée pour des raisons sociales et économiques.
- Les mythes restent précieux à condition de ne pas les prendre pour des faits ni de s'en servir pour manipuler.
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