Le mythe fondateur du Wing Chun met en scène deux femmes, Ng Moy et Yim Wing Chun, mais c'est une fiction littéraire de la fin du 19e siècle, pas la preuve d'un féminisme ancien. Dans les faits, l'accès des femmes aux arts martiaux chinois s'est ouvert lentement, par à-coups, au fil du 20e siècle.
Les arts martiaux étaient-ils réservés aux hommes?
Traditionnellement, oui. Jusqu'au début du 20e siècle, pour les jeunes hommes des classes populaires, pratiquer les arts martiaux, c'était « devenir un homme », passer de faible à fort. Les récits qui en faisaient la promotion mettaient en scène des chevaliers errants vivant en marge de la société, dans « les rivières et les lacs » (l'équivalent chinois de la forêt de Sherwood). Honneur, loyauté, courage : des vertus qui contrastaient avec l'harmonie, l'obéissance et la hiérarchie du confucianisme. Les classes supérieures voyaient donc les pratiquants comme des marginaux sans éducation. Pourtant, dans une Chine impériale où la mobilité sociale était presque nulle, c'était l'un des rares chemins ouverts aux jeunes hommes pauvres. Pour les valeurs confucéennes, lis aussi les 5 vertus du confucianisme.
Quelle place avaient les femmes dans cette tradition?
La culture orientale est issue d'une longue tradition patriarcale. Dans une société façonnée par les idées confucianistes, bouddhistes et taoïstes, la femme vertueuse était fidèle, soutenait son mari et menait une existence discrète. Dans les récits martiaux, les femmes apparaissent rarement et jouent souvent les comploteuses qui permettent au héros de rétablir l'ordre. Sifu Gravel rappelle que son propre ancien maître exprimait cette vision conservatrice.
Il existe quelques exceptions. Qiu Jin (1875-1907), dont les ambitions littéraires furent brimées par un mariage arrangé, devint féministe et conspiratrice anti-mandchoue, fonda un journal et une école d'entraînement militaire, avant d'être exécutée. Sa version fictive, Sister Thirteen, venge son père par les arts martiaux dans un roman du 19e siècle. Des figures comme Hua Mulan demeurent toutefois perçues avec ambivalence.
Au début de la République, les historiens notent une explosion de personnages féminins dans la littérature martiale. Les anciennes héroïnes devaient adopter un rôle « masculin » (yang), s'habillant en homme et triomphant par la force. Les nouvelles versions les font gagner par la ruse, la stratégie ou la magie, donc par le yin.
Pourquoi deux femmes à l'origine du Wing Chun?
Selon la légende, Ng Moy, rescapée de la destruction de Shaolin, voit un jour un combat entre une grue et un serpent. Elle en tire une nouvelle méthode alliant esquive et attaque directe, qu'elle enseigne en un an à une vendeuse de tofu, Yim Wing Chun, laquelle vainc ensuite le brigand qui voulait l'épouser de force. Le style porte son nom. L'historien Ben Judkins voit là une création littéraire de la République, d'autant que le récit hésite à expliquer comment un corps féminin, plus petit, vainc un corps masculin plus grand. Il souligne aussi que cette histoire valorise le yin, ce que presque personne dans le milieu conservateur ne faisait alors. Il en résume la logique ainsi :
« Yin signifie survivre à un combat, pas gagner. » (Ben Judkins)
Le contexte éclaire le sens du mythe. Les principes du Wing Chun étaient novateurs : ne pas confronter la force, mais la dévier. Une femme (yin) qui vainc un homme (yang) en un an servait à valider cette innovation technique. Le symbole parlait aussi à la Chine du début du siècle, humiliée par les guerres de l'Opium, la révolte des Taiping, l'invasion japonaise et l'échec des Boxeurs, qui devait se battre avec des moyens jugés déloyaux faute de pouvoir égaler l'Occident. Le mythe rattache le style à la tradition (via Shaolin) tout en légitimant la modernité. Plusieurs milices du Sud auraient adopté le Wing Chun, présenté comme simple, efficace et facile à apprendre.
Le film Wing Chun (1994) de Yuen Woo Ping reprend cette idée : l'héroïne, habillée en homme, ne peut battre le chef des brigands. Sur le conseil de Ng Moy, elle revient en vêtements de femme avec la méthode souple, gagne et assume pleinement sa féminité. Pour la part de légende dans ces récits, lis Mythes et folklore dans les arts martiaux.
Le mythe a-t-il vraiment ouvert la porte aux femmes?
Pas tout de suite. Dans la légende même, les femmes s'effacent : Yim Wing Chun n'a pas d'enfant, et c'est son mari qui transmet. Le courant dominant des maîtres du 20e siècle est resté conservateur.
L'Association athlétique Jingwu (Chin Woo) a toutefois joué un rôle de pionnière. Créée dans les années 1910 pour former une jeunesse moderne et nationaliste, elle s'est ouverte aux femmes grâce à Chen Shichao : cours féminins en 1917, démonstrations dans tout le pays en 1918, direction de la section sportive féminine en 1920, et guide à l'intention des instructeurs expliquant, de façon scientifique, que les femmes performent aussi bien que les hommes. L'association a même ciblé les ménagères dans ses publicités. Mais la branche du nord et du centre a fait faillite en 1924 (elle a survécu dans le Guangdong et en Asie du Sud-Est), et plusieurs gains ont été reculés dans les années 1930 par l'Institut central Guoshu, plus conservateur.
Que s'est-il passé ensuite?
À partir de 1937, des milliers de Chinoises ont pris les armes contre les Japonais, remplaçant les hommes aux champs et dans les usines, puis s'enrôlant dans l'armée ou les milices. On parle d'un régiment de 3 000 femmes en première ligne. Le gouvernement exploitait l'image de ces « amazones » dans sa propagande, pour convaincre l'allié américain de la capacité de résistance de la Chine. Après la guerre, pourtant, le milieu des arts martiaux a continué à résister à leur intégration.
La Chine communiste a d'abord interdit puis réformé les arts martiaux traditionnels. Paradoxalement, elle a ouvert la porte aux femmes : la Révolution culturelle a fait voler en éclats la hiérarchie confucéenne, et dans les années 1970, le wushu devient un outil de diplomatie culturelle qui met en scène l'égalité des sexes, dans une image esthétique, très éloignée de celle de Bruce Lee, arrogant et viril.
En Occident, le cinéma a fait connaître le kung fu, et des maîtres ayant fui les régimes communistes se sont installés dans des sociétés fascinées par l'orientalisme. Plusieurs écoles se sont tournées vers l'autodéfense, souvent destinée d'abord aux femmes. Est-ce un progrès, ou le signe de l'ampleur de la violence qu'elles subissent? La question demeure ouverte.
Que conclure de tout cela?
Les arts martiaux ont toujours été perçus comme une activité masculine qui affirme des valeurs masculines. Selon Sifu Gravel, la culture MMA a aujourd'hui remplacé les arts traditionnels comme vitrine de la virilité, ce qui explique en partie son succès et le recul d'adhésion de certains arts traditionnels. Il croit qu'il revient aux femmes de décider comment et pourquoi elles veulent y contribuer. Elles peuvent s'inspirer du folklore de Yim Wing Chun, de la pionnière Chen Shichao, des amazones de la guerre ou des championnes de MMA.
Lui-même dédie cet article à Khaykham Saliphod, qui l'accompagne sur la voie des arts martiaux, modèle de résilience et de leadership. Lis son histoire : Survivre à l'exil, et rencontre l'équipe des instructeurs.
Pour aller plus loin : les travaux de Benjamin Judkins (Kung Fu Tea), de Douglas Wile sur l'ethos martial chinois, ainsi que les études de Channon et Phipps, de Maya Maor et d'Allyson Quinney sur le genre dans les sports de combat.
En bref
- Le mythe de Yim Wing Chun et de Ng Moy est une création littéraire, mais il met en valeur le yin.
- Jingwu et Chen Shichao ont ouvert les arts martiaux aux femmes dès 1917, malgré des reculs.
- Les amazones de 1937 et le wushu communiste ont changé l'image des femmes guerrières.
- Aujourd'hui, c'est aux femmes de décider de leur place dans les arts martiaux.
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